Du vol sanitaire au vol passagers
Inspirée par son père, Charlotte ne savait pas trop si son avenir était au-dessus nuages. Elle a volé avec un copain et le verdict a été sans appel : « Elle est faite pour ça, ta fille ». Au sortir de sa formation, elle trouve très vite une place dans une compagnie inspirante : Oyonnair. Entre rapatriement et vol d’organes, elle a donné du sens à son début de carrière. Elle vole aujourd’hui comme copilote chez Hop !
Pas de surprise chez Charlotte, c’est bien son père, pilote de chasse dans l’armée de l’Air, qui lui a refilé le virus, il y a maintenant une petite dizaine d’années. Elle ne s’en est pas défait puisqu’aujourd’hui, elle navigue comme copilote sur Embraer chez Hop ! Il faut dire que le pedigree du père a de quoi inspirer : pilote sur Fouga, Mystère IV, Mirage 2 000 et instructeur sur Mirage 2 000. Il finit commandant des équipes de voltige de l’AAE. La petite Charlotte aurait pu voir des traînées de condensation au-dessus de son berceau. À l’école, elle se colle aux fenêtres quand elle entend un bruit de réacteur pour voir papa s’envoler, oui, l’école n’est pas très loin de la base.
Découverte du pilotage sur CAP 10
Au moment où il passe dans le civil, celui-ci emmène la petite en CAP 10 dans le cadre de sa reconversion. Elle a 11 ans et sa vie s’illumine d’un coup. Quand son père a le nez dans les bouquins, elle tourne autour. Et puis arrive l’un des petits moments de vérité de la vie de Charlotte : elle embarque avec un collègue de son père, et on lui laisse les commandes. En descendant de l’avion, le collègue attrape son père : « Ta fille est faite pour ça ! »
Elle va passer quelques étés à voler avec lui en DR250. Après son baccalauréat, elle s’oriente, contre toute attente, vers une carrière sportive avant de rapidement y renoncer. Pour voler, il lui fallait quelques subsides ; elle sera femme de ménage, barmaid, hôtesse à l’office du tourisme à Rouen. Étonnamment, elle tente les tests pour devenir pilote de chasse. Pas assez mature (elle avait 23 ans), pas assez préparée, le résultat est sans appel. Piquée au vif, elle tente sa chance dans la Marine. Cette fois, elle travaille dur. Les résultats sont excellents et l’anglais semble une formalité. Elle prend aussi conscience que la chasse est très difficile, il n’y avait pas encore de femmes pilotes de chasse dans la Marine nationale à l’époque. Elle abandonne l’idée d’une carrière militaire et passe son PPL, à tout juste 20 ans. « Je voulais être sûre d’être faite pour cela avant de m’engager dans une carrière professionnelle. J’ai adoré potasser les cours pour y arriver ; j’étais fixée. »
Après le PPL, l’ATPL en école
Charlotte n’avait pas de plan de carrière précis en tête. Elle ne connaissait même pas l’existence de l’ENAC, elle aurait d’ailleurs été très certainement admise vu la suite de son parcours. Elle choisit une petite école à Lyon, Aeroformation. On est en 2018. Elle suit là-bas son cours ATPL et la formation pratique. « Je me suis beaucoup investie en donnant le meilleur de moi-même. J’engrangeais tout ce qu’il faut connaître avec une vraie facilité, j’ai tout adoré. J’ai pu également voler sur des avions différents, j’ai adoré changer de machine. Le propriétaire de l’école, un ancien commandant de bord d’Air France, a su solidement renforcer ma vision de carrière. » La suite ? Une formation MCC/JOC à Montpellier, sur simulateur Airbus. « J’ai passé deux semaines à découvrir le travail en équipage, j’ai adoré cette fusion au sein des PNT, c’est rythmé comme une salsa ! »
Envoi de CV et réponse d’Oyonnair
En 2017, à 22 ans, elle commence à envoyer son CV un peu partout, suivant la démarche classique. Elle vise HOP ! Air France, l’aviation d’affaires et… Oyonnair, modeste compagnie basée à Lyon-Bron et au Bourget. En février 2018, Élisabeth Kristensen l’appelle, prend des nouvelles et lui donne rendez-vous à Lyon, non sans s’être renseignée un peu sur elle auprès de son instructeur. Au premier entretien, c’est le grand patron qui la reçoit, Daniel Vovk. On lui explique tout : les vols d’astreinte, des horaires peu conventionnels, le tout sur un petit biréacteur… Charlotte est déjà sur un nuage, tout en remarquant qu’il y avait déjà pas mal de femmes dans cette compagnie ; elle ressent assez vite une forme de bienveillance, une ambiance presque familiale.
À Paris, au Bourget, elle passe aussi une journée complète de tests, dont une séance en simulateur. C’est Élisabeth elle-même qui l’accompagne. « À ce moment-là, je me dis que je tiens la chance de ma vie. Il ne faut pas que je rate. Je me suis préparée comme une folle, et c’était aussi une sorte de revanche après mon échec à l’armée de l’Air. »
Charlotte a évidemment convaincu ses futurs employeurs et deux jours plus tard, en mars 2018, elle entre en phase de qualification de type (QT) sur Cessna Citation Mustang. Deux semaines intensives, mais elle pratique ce qu’elle adore : apprendre, découvrir, maîtriser un nouvel avion. Ses tours de piste de fin de QT se déroulent à Saint-Étienne. À son retour du vol, elle est lâchée et qualifiée. Tout s’est enchaîné très vite. Avec l’ardeur qu’on lui connaît, la DGAC tarde à lui donner sa licence. Alors, pour patienter, elle participe aux « Ailes du Petit Prince » sur un DA40 pour représenter la compagnie. Elle gère le catering des avions, aide les équipages, nettoie les appareils. Ce travail de « petite main » prend fin début juin, lorsqu’elle commence son adaptation en ligne.
Premier décollage en adaptation en ligne (AEL)
Sa première mission ? Un vol organes : Lyon-Marseille-Poitiers-Marseille-Lyon. Elle doit récupérer des médecins à Marseille pour un prélèvement d’organe à Poitiers, avant de les ramener à Marseille. Le décollage de la première étape est prévu à 23 heures. À Poitiers, il n’y a qu’un lit dans la salle de pilotage de l’aérodrome. Trop excitée pour dormir, cette boulimique de connaissances continue à étudier le manuel d’exploitation de la compagnie. L’histoire ne dit pas si elle a pu fermer l’œil en rentrant chez elle à 7 heures du matin…
Lyon-Marseille n’était qu’un saut de puce. Son vol d’activité en ligne le plus long a été un Marseille-Brest, à peine une heure et demie. En effet, en jet, la France est un petit terrain de jeu avec de nombreux petits aéroports. Côté expérience, cela forge le caractère.
Un jour, sur l’aéroport de Bâle-Mulhouse, elle se retrouve en holding à cause d’un puissant cumulonimbus. Même easyJet a remis les gaz. Mais là, il n’y avait pas le choix : des médecins attendaient avec un organe à transplanter. Charlotte et son commandant de bord décident, avec l’accord du contrôle aérien, de se poser à contre QFU. Ils refont les calculs, attendent le passage d’une ligne de grain et se posent. Au sol, Charlotte prend conscience de tous ceux qui rendent ces vols possibles…
L’AEL de 40 étapes est « avalé » en 10 missions en à peine deux mois. Puis le rythme s’accélère, les missions s’enchaînent. Elle transporte parfois des passagers, mais c’est rare sur Mustang. À chaque vol d’organe, elle a le sentiment d’être utile et impliquée en tant que copilote au sein de cette aviation tournée vers l’essentiel.
« Oyonnair fait beaucoup pour ses pilotes : ils participent à la vie de l’entreprise, et la direction nous fait beaucoup confiance. Nous sommes un peu plus d’une vingtaine dans la compagnie, tout le monde se connaît, on sait comment les autres fonctionnent. C’est important, car les missions sont difficiles : on peut se faire réveiller à minuit pour partir travailler en pleine nuit. La fatigue ne doit pas être un sujet tabou, il faut pouvoir en parler. Il faut être bien équilibré pour supporter à la fois le travail et la charge mentale. Pour ma part, c’est assez compliqué de me fatiguer. »
Du Mustang au Piaggio Avanti pour les vols sanitaires
En parallèle de l’activité de la compagnie, le secteur des vols sanitaires (biturbopropulseur) est le plus sollicité. Ces missions permettent d’aller plus loin, notamment pour des rapatriements médicaux : le Mustang était trop petit pour ce type de mission. On chargeait deux civières dans le Piaggio Avanti, un biturbopropulseur adapté au transport de passagers. Après six mois sur Mustang, on lui propose de passer sur Piaggio — une progression logique que beaucoup suivaient. Pour Charlotte, c’était encore un bonheur : un nouvel avion, et quel avion ! e biturbopropulseur le plus rapide du marché, à la fois complexe et original. C’était aussi un nouveau secteur, couvrant toute l’Europe.
Autre motif de satisfaction : la QT s’est effectuée directement sur avion, faute de simulateur, et avec Daniel Vovk, le PDG, en tant qu’instructeur. Le seul inconvénient ? Il fallait que les appareils soient disponibles, ce qui n’était pas toujours le cas en été… Il fallait voler de jour. Là encore, Charlotte s’est plongée avec avidité dans le manuel de vol.
Elle ne se souvient plus de son premier vol sur Avanti. Elle se souvient en revanche d’un vol « couveuse » : il fallait récupérer le bébé dans sa couveuse, avec tout le personnel médical nécessaire et la maman. Les vols de rapatriement avaient généralement lieu de jour, tandis que les vols d’organe se faisaient de nuit. L’organisation différait : pour un vol d’organe, décollage deux heures avant avec une préparation minutieuse ; pour un rapatriement, tout était calé la veille pour un décollage le lendemain. Entre les deux s’intercalaient les vols SAMU.
Vols SAMU indispensables lors de la COVID
Avec sa nouvelle QT en poche, elle assure, en partie, les vols SAMU en Corse pour le compte d’Altagna et vers le continent. Charlotte était heureuse d’être bi qualifiée : elle alterne entre vols d’organes (de nuit sur Mustang) et rapatriements (de jour sur Avanti). « Il faut avoir une bonne capacité d’adaptation et être agile. » Sa carrière prend un nouveau tournant avec l’arrivée de la COVID-19. L’aviation était quasiment à l’arrêt, mais Oyonnair a rapidement repris les vols, notamment pour des rapatriements de patients COVID. Charlotte s’est portée volontaire immédiatement. Les opérations ont commencé : des vols plus imprévisibles, avec des horaires variables dans la journée. L’ambiance était à l’urgence, les ambulances attendaient dans le terminal. Ce n’était pas facile, mais elle en garde un excellent souvenir.
« On pouvait faire trois vols par jour. Les équipes répartissaient les malades en fonction des destinations. On emportait également des pompiers de Paris. Tu savais que tu aidais la nation. J’avais un sentiment de fierté. »
De copilote à commandant de bord
Après la COVID, on lui propose de passer à gauche, c’est-à-dire de devenir commandant de bord. Quand elle voit tous ses amis de promo qui galèrent, elle se dit qu’elle n’est pas près de passer en ligne.
Le stage de commandant de bord a été, là encore, presque une formalité, avec une AEL de 10 étapes. Son premier vol sur Mustang en tant que CDB était un prélèvement d’organe au Puy-en-Velay. Un début en fanfare : la piste était courte, et Charlotte n’y avait jamais posé une roue. « Là, tu deviens le chef d’orchestre. Tu as deux heures pour tout préparer en anticipant les problèmes potentiels. Ça monte le niveau de stress. Je prends mieux conscience de l’importance du copilote. Il y a une vraie intelligence collective dans le cockpit. Tu n’as peut-être pas la meilleure solution, mais c’est très riche. »
Assez vite, on lui propose de repasser sur Piaggio. C’était, par certains aspects, plus tranquille : elle connaissait déjà le job et on lui préparait ses documents de vol. En été, il y avait plus de rapatriements, et l’activité des vols d’organes restait constante. Elle se souvient notamment d’un vol sanitaire vers Izmir pour un patient en mauvais état. Au retour, la météo se dégradait, imposant un possible ravitaillement à Bari. Les médecins étaient formels : « Si on pose l’avion, le patient meurt. » Charlotte et son copilote ont refait leurs calculs, vérifié les vents en temps réel et demandé des routes directes. Le Piaggio a pu se poser à Marseille et le patient a survécu. « Tu te sens fière de toi. La mission a été accomplie. La connaissance de l’exploitation te permet de concevoir des plans d’action. »
Se rapprocher de Paris
En 2023, Charlotte a demandé à être basée au Bourget où il y avait beaucoup de vols avec le Piaggio. Elle a appris le métier de chef de base, une nouvelle évolution dans sa carrière. Les responsabilités étaient importantes : il fallait prévoir pour chaque vol l’huile, l’oxygène, gérer les plannings en fonction des états de fatigue. Lors d’une rotation, les deux pilotes faisaient le tour de l’avion pendant la prévol. Elle est restée une année à ce poste, mais après huit ans chez Oyonnair, elle avait un peu fait le tour de la question.
Passage des épreuves Air France / Hop !
À la suite d’un dossier déposé chez Hop !/Air France, elle passe les PS1 en mars 2024. « Je préparais cette épreuve en même temps que les vols et la gestion de la base. Il fallait se donner à fond, c’était une sorte de concours. Les PS2 comprenaient des entretiens individuels : il fallait faire une introspection, apprendre à se connaître et montrer qui tu es. » Quand les résultats sont sortis, elle n’était pas sur la liste. C’est pendant une escale à Grenoble que le stress a monté. Elle tend son téléphone à son copilote pour rester concentrée. À l’arrivée à Paris, sa collègue lui annonce, attristée : « Charlotte va quitter la compagnie… » Finalement, la fatigue commençait à la rattraper après huit ans de vols intenses et de nuits courtes.
Découverte de l’Embraer et lâché
Après validation par Air France et une longue attente d’un an, elle est appelée en QT sur Embraer pour rejoindre Hop ! lors d’un vol organe. Elle quitte la compagnie un mois plus tôt pour retrouver son énergie et fait ses adieux à tout ce qui constituait « sa famille » lors du Salon du Bourget 2025. Après neuf semaines d’école, elle se retrouve dans le système Air France : tout était encadré, avec des cours théoriques avant le simulateur. Lors de la visite des bureaux à Nantes, elle découvre les aspects de la ligne et tous ses avantages, notamment le fait que les pilotes étaient « chouchoutés ». La QT dure deux mois, sans grand apprentissage technique, mais Charlotte est dans son élément. Lors du vol hors ligne, elle se dit : « Je ne rêve pas, je suis dedans. J’apprends à poser un avion bien plus gros. Il faut réapprendre à arrondir. » Les besoins sont importants : l’AEL ne dure pas plus d’un mois, enchaînant les rotations avec, pour chaque vol, une batterie de questions sur le manuel d’exploitation.
Fin 2025, elle était lâchée en ligne : « Depuis sept mois, c’est un vrai régal. J’apprends de tout le monde, je rencontre plein de situations à chaque rotation. Je vais continuer à me donner à fond. L’Embraer est une machine que j’adore, bien conçue. Désormais, je sais que j’ai envie d’allonger mes ailes pour aller plus loin, notamment chez Air France. » Charlotte, pur produit d’aéroclub, est aux portes de la grande maison. Cela ouvre des perspectives pour les pilotes privés.
Ce portrait est extrait du magazine Aviation et Pilote, premier mensuel indépendant français d’information sur l’aviation générale, qui traite également de l’aviation commerciale et de l’aviation d’affaires à travers ses rubriques: 12 numéros par an + 1 hors-série dédié aux formations et métiers de l’aérien. Aviation et Pilote est aussi organisateur du Salon des formations et métiers aéronautiques.
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